Chers amis bonjour !!
Ah oui je vois ce sourire gêné qui s’affiche sur vos lèvres en vous disant que la formule est un peu vieillotte, désuète et vous vous demandez si je ne ferais pas mieux d’aller faire du macramé avec les petits vieux de la maison de retraite d’à côté.
Et pourtant j’en vois certain dont le sourire lui exprime admiration et nostalgie, cette même nostalgie qui m’anime à l’écriture de ces mots. Cette phrase leur rappelle, à eux aussi, quelques vieux souvenirs radiophoniques, des souvenirs de famille parfois.
Lucien Jeunesse vient de s’éclipser du devant de la scène en toute discrétion. Comme bon nombre de français je ne connaissais pas l’ampleur de la carrière de cet homme : cinéma, musique, publicité… Pour moi Lucien Jeunesse c’était le jeu des milles francs, ce « chers amis bonjour », le petit speech sur la commune où il avait posé sa valise de saltimbanque, les questions bleue et rouge, le banco et le super banco, le « À demain, si vous le voulez bien ! » pour les jours de semaine et « À lundi, si le cœur vous en dit ! » pour la fin de semaine, des questions expédiées des quatre coins de France par des auditeurs assidus et à la culture capellonienne, et le ding dong du xylophone pour les 30 dernières secondes.
Oui vous l’avez sans doute compris, Lucien Jeunesse c’est ma Madeleine de Proust à moi.
Je me revois assis à la table de la cuisine de mes grands parents, chez qui j’avais pris pension, quand en plein milieu de la conversation le chut de mon grand-père retentissait. Comme un rituel il prenait son vieux transistor sur ses genoux et montait le son pour nous faire comprendre que l’heure était grave et le silence de rigueur.
Retentissait alors le « chers amis bonjour » de Lucien Jeunesse et le discours habituel. Et c’est avec un sourire attendri et amusé que je contemplais mon grand-père l’air très absorbé qui semblait boire les mots se diffusant à travers la cuisine. Je me suis toujours demandé si tout ceci l’intéressait vraiment ou si tout ceci n’avait pour but chaque jour de faire enrager ma grand-mère, qui se fendait pourtant toujours d’un « chut papy écoute la radio !!».
Je n’ai jamais eu la réponse à cette question, n’ayant jamais osé lui la poser à l’époque… Et mon grand père mourut, avant Lucien Jeunesse, en emportant ce petit secret.
Alors comme je salue mon grand père en lui posant quelques fleurs sur sa tombe, quand mes pas me rapprochent du cimetière où il repose, je salue Lucien Jeunesse qui nous tire sa révérence.

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