Nous étions là, tous les cinq, debouts, droits comme des i, transpercés jusqu’aux os par une brise venue du nord, les pieds trempés plantés dans une herbe gorgée de rosée. Les rayons blafards du soleil annonçaient timidement l’arrivée du printemps, pour peu que le printemps s’installe sur ces côtes toujours noyées de brume et arrosées de crachin.
Tous, nous nous regardions du coin de l’œil scrutant de la tête aux pieds nos quatre compagnons d’infortune. Nous n’étions pas vraiment des étrangers, mais vingt ans déjà s’étaient écoulés depuis notre dernière rencontre. Et le hasard de la vie, ou plus justement le destin, nous avait rassemblés là dans la lande de notre région natale que nous avions tous quittée pour assouvir une quête matérielle voire spirituelle.
Nous formions un demi-cercle face à la mer, et quiconque se serait aventuré là se serait interrogé sur ce drôle de cérémonial. Nous même, nous nous interrogions sur notre présence ici… Col relevé, casquette ou bonnet vissés sur le crâne, semblant braver les éléments, sans un mot, presque religieusement. Nous avions à peine eu l’un pour l’autre un quelconque signe amical
L’un d’entre nous décida de rompre le silence :
« - Qu’est-ce qu’il fout, on va tous mourir de froid ou de pneumonie si ca s’éternise…!! ».
Interpellé par ces mots d’impatience, je tournais le dos à la mer pour faire face aux quatre autres. Je les scrutais un à un, apaisé mais le regard grave. Nous n’avions finalement pas trop changé, mis à part les marques du temps. Je me raclais la gorge et dit :
« - Chers amis, voilà bientôt vingt ans que nous nous sommes perdus de vue, vingt ans que nous sommes sans nouvelle l’un de l’autre, vingt ans que nous poursuivons nos routes au mépris de nos promesses d’adolescents. ».
Je marquais un temps d’arrêt et portais à nouveau mon regard sur chacun d’entre eux. Ils baissaient la tête, non de dépit, mais pour épargner à leur visage la brise cinglante mêlées au crachin. Je repris :
« - Un d’entre nous, en revanche, si j’en crois notre présence ici, a su garder, sans que nous le sachions, un œil sur chacun et n’a rien oublié. Et vingt ans après nous avons tous reçu, à nos adresses respectives, cette invitation, et curieusement, si j’en crois la liste des invités, nous sommes tous là. Alors accordons-lui quelques minutes de retard. Il ne nous a pas fait venir pour rien…»
Je fouillais dans la poche de mon manteau et en sortis un carton d’invitation, avec un texte succinct imprimé sur un bristol jaunit, comme pour argumenter mes paroles.
Je suspendais mon geste en voyant s’avancer vers nous une silhouette vêtue de noir portant dans ses bras un curieux objet.
Ce n’était pas Lui mais un petit bonhomme rabougri à qui il était impossible de donner un âge. Enfoui dans un pardessus trop grand, un chapeau de feutre sur la tête, une pipe vissée à sa lippe il avançait vers nous en boitillant. Arrivé à notre hauteur, il nous salua portant la main à son chapeau.
«- Messieurs bonjour, Je suis Honoré Latour, notaire. J’ai été mandaté par votre ami pour le représenter aujourd’hui en ces lieux.
- C’est quoi encore que cette mascarade !! s’écria mon voisin
- Silence !!, dis-je, laissons parler Monsieur Latour.
- Voilà vous ne le savez apparemment pas mais votre ami est décédé récemment d’une longue maladie et suivant ses dernières volontés il a été incinéré. Il m’a confié pour ultime mission de tous vous convier ici pour procéder à l’éparpillement de ses cendres. Et je crois que cela lui tenait vraiment à cœur… »
Le malaise était palpable et lourd le silence. Aucun de nous ne voulait prendre la parole, aucun n’avait le mot juste… L’un d’entre nous pleurait.
Le notaire se tourna vers moi en me tendant l’urne funéraire qu’il tenait contre lui.
« - Vous êtes Tom, je vous reconnaît d’après les photos. Il m’a beaucoup parlé de vous cinq, poursuivit t’il, et il a beaucoup insisté pour que vous soyez l’orateur de ses derniers instants… »
Ma gorge se serra, je fermais les yeux m’emparant d’une main tremblante de l’urne. Je ne savais plus que faire ni quoi dire…
Pourquoi un homme décide un jour de faire venir des amis disparus depuis vingt ans en leur demandant de lui faire un éloge funèbre improvisé… ? Comme pour répondre à ma question le vieil homme posa sa main sur la mienne et murmura :
« Il était très seul vous savez. Plus d’amis, pas de famille. Il a fait face à la maladie en ne se raccrochant qu’à une seule chose, ses souvenirs. Et vous êtes ses souvenirs… »
Je jetais un regard à mes compagnons tous aussi bouleversés que moi, pris une ultime inspiration puis me tournant vers la mer j’improvisais :
« Nous avons tous suivi nos routes sans même un regard en arrière. Pas même le moindre signe. Et nous avons sombré dans l’oubli sans même sans rendre compte. Tu as voulu nous réunir ici pour nous montrer que tu tenais à nous, malgré tout, et aussi pour réveiller notre mémoire… Il est pour toi trop tard, nous n’avons rien su de ton calvaire, et nous pouvons juste te promettre de ne pas oublier… »
Alors j’ai ouvert l’urne, j’en fis sortir quelques cendres avant de la tendre à mes compagnons. Un à un ils répétèrent le geste vidant l’urne au dessus du vide, les cendres emportées par le vent…
Cette cérémonie improvisée touchant à son terme, le vieil homme se retira. Nous sommes restés là encore un instant, puis transis de froid nous nous sommes réfugié au troquet du village proche. Nous avons échangé quelques souvenirs, nos adresses et téléphone, et avons fait la promesse de faire de cette date et de ce lieu un pèlerinage.
Je suis ce matin seul en haut de la falaise. Mon téléphone n’a pas sonné. Aucune silhouette à l’horizon. Ce jour a sombré dans l’oubli… Nos mémoires englouties par nos quotidiens… Une larme coule sur ma joue, de la honte…
